« Magistral » – Critique du film Mommy de Xavier Dolan


par Frédéric Bisson
@FredericBisson

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Il faut être fait fort pour sortir indemne de la salle de cinéma après avoir vu « Mommy », le plus récent opus de Xavier Dolan – son 5e long-métrage en 6 ans. Même des heures après, l’oeuvre – le chef-d’oeuvre – du jeune cinéaste québécois de 25 ans aura cet effet digne des Grands: celui de vous habiter, de vous faire réfléchir jusqu’à l’obsession et de vous donner envie de le revoir encore, comme une drogue dure qui rend accroc aux émotions qu’elle libère. C’est un film qui frappe l’esprit oui, mais le corps aussi.

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Pas étonnant que le jury à Cannes lui ait réservé son prix. Je parie même que si « Mommy » avait été tourné dans un argot français de France, il aurait pu facilement décrocher la Palme d’Or du festival. Car l’accent québécois y est omniprésent. On s’y perd parfois, même lorsqu’on s’y connait, lorsqu’on parle la langue de Michel Tremblay et qu’on maîtrise ses nuances. Peu importe, la force du film réside avant tout dans les silences des personnages – les muses de Dolan, Anne Dorval et Suzanne Clément – bien que certaines répliques savoureuses ont de quoi tirer les larmes à coup sûr ou les rires gras: « Chui pas raciste, mais c’t’un nègre »; « prends tes cliques pi tes claques et sayonara ma guidoune ».

Il faut voir « Mommy » pour ses longs (et gros) plans au ralenti lécher les visages des deux femmes. En l’espace de quelques secondes, grâce à un subtil mouvement de bouche, une inclinaison d’une paupière ou une absence dans le regard, Dorval et Clément réussissent à nous faire comprendre et apprécier toute la complexité de l’univers si bien fourni de leur personnage. Combien de temps l’équipe a-t-elle eu pour se préparer? De quoi avait l’air la bible remise aux actrices? Le travail s’est-il fait sur le plateau? C’est magistral!

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UNE HISTOIRE BOULEVERSANTE

« Mommy » raconte l’histoire de Diane (Anne Dorval), une veuve monoparentale de la Rive-Sud de Montréal, obligée de reprendre la garde de son fils Steve (Antoine-Olivier Pilon), un adolescent imprévisible, mais attachant, aux prises avec un TDAH avancé, un comportement violent et une impulsivité sans précédent. Même les centres d’hébergement, les hôpitaux et les maisons spécialisées ne veulent plus de lui, tellement il est impossible à gérer.

Le duo réussit à joindre les deux bouts grâce à la présence inattendue et salvatrice de la nouvelle voisine, Kyla (Suzanne Clément), une enseignante en congé sabbatique.

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Dans ce film de près de deux heures trente, Dolan a réussi à diriger ses actrices d’une main de maitre. Le format carré de l’image est tout à fait approprié pour le sujet abordé. Le ratio 1:1 offre un close-up étonnamment efficace et une perspective parfois troublante sur les regards des personnages, sans le superflu des deuxièmes et troisièmes plans. L’émotion est brute, froide, difficile, cassante et sans artifices. Notre regard devient esclave de celui des actrices. Le réalisateur excelle à donner vie à une suite d’égo-portraits qui se tient, s’enchaîne, se nourrissent les uns des autres, pour en arriver à une trame narrative simple, facile à comprendre, efficacement ciselée, dépourvue de flaflas inutiles.

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Mais n’allez pas croire que Xavier Dolan a sacrifié de son originalité pour plaire à un public populaire. Au contraire! Il s’amuse avec l’image, brise les conventions, étire les flous, sous-expose certaines scènes, plante son trépied où sa caméra marie extraordinairement bien les longs points de fuite aux paysages d’automne du Québec.

Même si le jeune réalisateur explique que ce n’est pas sa vie, son enfance et sa réalité qu’il raconte dans « Mommy », on a l’impression de vivre avec lui cette histoire qu’il raconte si bien. Tellement bien en fait, qu’on y verra un peu de la nôtre. On y reconnaît un peu de notre mère, de notre frère, de nous. Les thèmes abordés (l’amitié, la maladie mentale, la jeunesse, la solitude) sont universels certes, mais nous touchent droit au coeur et à l’âme.

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Dolan réussit même à provoquer des malaises forts et pousse l’audace jusqu’à les soutenir longtemps, en gros plans et au ralenti. La scène de la danse sur une musique de Céline Dion a de quoi nous faire ravaler notre salive de travers. Où se trace la frontière entre l’amour maternel, l’inceste et le syndrome de l’attachement? C’est le genre de question qu’il nous force à se poser.

UNE VISIBILITÉ MONDIALE

En plus de Cannes, le film a été retenu parmi les 25 de la sélection officielle du festival de Telluride. Il a ete présenté au TIFF à Toronto et représentera le Canada aux Oscars! Je ne serais pas étonné qu’il reparte avec la statuette dorée!

Dans la version sous-titrée en anglais, le texte a même été adapté pour ressembler à la langue québécoise et aux mots en joual. On lira “I’mma” au lieu de “I’m going to”, un “whatev” et de nombreux “ya” au lieu de “you”.

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« Mommy » est un film difficile, épuisant, cassant à voir. On est confrontés à nous même, à nos démons, nos craintes, nos peines mais aussi nos joies. Les petites victoires de Diane et de Kyla deviennent les nôtres. On rit et on pleure à la fois. Les rires font du bien, dans cet univers dramatique où le quotidien devient souffrance.

C’est ce qu’on aime du cinéma: de ne pas nous épargner, de nous emmener dans des zones inexplorées de notre palette émotive. De nous montrer en pleine face ce que pourrait être notre vie si… De se consoler en étant témoin du drame de Diane et de son fils, de se dire qu’on est chanceux de ne pas vivre leur vie, tout en sachant que la différence entre la leur et la nôtre se limite à la barrière qui existe entre l’écran et le spectateur.

Bande-annonce de « Mommy »

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